nid-et demande d’asilo - 2015

 

 

Les demandes d’Asilo de fabrikdelabeslot

 

Tout artiste qui nous oblige à penser à quelque chose à quoi nous n’avions pas, ou peu, réfléchi, est finalement un artiste attrayant. J’ai toujours pensé que l’art avait cette fonction, de nous obliger à réfléchir à ce que nous n’avions pas même envisagé. Fabrice Beslot est de ceux-là. Il possède deux autres qualités : il manie l’humour, et il se singularise par une position insolite : il travaille dans une forme utopie, mais sans la revendiquer, sans même la nommer.

 

Commençons par cette utopie non affirmée. Son idée, à laquelle il voudrait croire, est que les artistes formeraient une communauté, qu’il existerait donc une communauté soudée des artistes. Ainsi, selon cette idée, il n’y aurait pas d’individualité chez les artistes, ils formeraient tous ensemble une vraie et grande famille, une communauté d’existence, comme on dit. Ils auraient des choses à partager dans, par et à cause de leur pluralité (former communauté n’empêche nullement d’exercer des activités plurielles). Il voudrait croire à cela, comme on croit aux rêves, mais il sait aussi que cette communauté ne pourrait pas exister, que même un tel projet serait voué à l’échec, que cette mutualité n’aura pas de présent, ni même d’avenir. Il le sait, chez les artistes, chacun tire la couverture à soi, et la grande famille des artistes n’existe pas et n’existera pas, parce qu’il ne peut pas y avoir communauté sans communion, qu’il ne peut y avoir de communion sans partage et qu’ici, il n’y a ni l’un ni l’autre. Il constate qu’il y a seulement de la communication entre les artistes, que certes des informations circulent, mais qu’il n’y a pas de partage, pas de communion, donc pas de communauté entre eux. C’est à partir de ce constat qu’il va travailler.

Il part donc de cette hypothèse : faire comme si cette communauté existait, et qu’il n’en serait pas membre. Il se pense donc comme un apatride, comme un sans pays, ou comme un exilé, un sans habitation. Il se pense comme un artiste apatride en exil qui chercherait une patrie, la patrie des artistes célèbres, un refuge, c’est-à-dire un asile. Rappelons que l’apatride et l’exilé peuvent faire des demandes d’asile auprès d’un pays d’accueil, et que le réfugié est précisément celui qui aura trouvé un refuge, c’est-à-dire un asile.

 

Avec son habituel sens de l’humour, seconde de ses qualités, Fabrice Beslot voudrait qu’on le perçoive comme un artiste déchu, un artiste sans territoire, c’est-à-dire ne faisant partie d’aucune communauté, un artiste seul. Une déchéance qui le montrerait comme ayant failli à la hauteur qu’il pouvait prétendre atteindre – la déchéance est toujours une verticalité catastrophique. Voilà l’image qu’il voudrait donner de lui, puisque, finalement la déchéance se perçoit toujours par le regard des autres. La demande d’asile, pense-t-il, lui permettant de se relever.

 

Pour éviter d’être absorbé lui-même par le désarroi, puisque c’est généralement ce que provoque la déchéance, il passe à l’action, il s’introduit dans le territoire de ceux qui sont membres de cette prétendue communauté d’artistes, son hypothèse, en leur demandant l’asile.

Si l’apatride, est une figure de l’altérité, d’une humanité livrée à l’errance, il est aussi celui qui permet de définir les limites d’une communauté par ce qu’il n’est et n’a pas. Le positionnement de Fabrice Beslot, nous permet de spécifier les limites de cette prétendue communauté par ce qu’elle contient : grandes expositions, grande notoriété, gros catalogues, etc. L’artiste apatride, est celui qui n’a pas cela. Dans ce monde clos, territoire des artistes prestigieux, communauté de l’entre-soi, il manque pour Fabrice Beslot une ouverture existentielle, de grande taille, à laquelle aspirent la vie et le travail d’un artiste comme lui. Manque qui provoquera chez lui une irrépressible envie de transgression, car il sait que toute structure fonctionne toujours sur le mode de l’ouverture et de la fermeture.

Et chez lui, une structure fermée doit forcément pouvoir s’ouvrir, ou se forcer. En attendant de pouvoir accéder à ses avantages, il va développer une attitude d’insistance et de provocation, et même d’irrévérence, pour faire comprendre à tous que celui qui insiste avec ferveur et passion existe plus que les autres.

Lui, l’apatride, à la recherche d’une patrie, va forcer celle des artistes prestigieux, pour, une fois dedans, leur formuler sa demande d’asile. Nous reconnaissons là son sens de l’humour, mais aussi son sens du tragique. C’est là son insistance, imposer une présence à cette communauté pour en montrer à la fois les limites, toutes les limites, qu’elles soient physiques ou conceptuelles, et son absurdité. Mais, rappelons que c’est lui qui a inventé cette prétendue patrie.

Nous le savons, et lui aussi, on n’entre pas facilement dans le pays des grandes expositions et dans celui des grands artistes, qui sont individualistes, égoïstes et prétentieux, lui qui pensait, avec Kant, que l’hospitalité était le droit qu’à chacun de ne pas être traité en ennemi dans le pays où il arrive, lui qui imaginait un accueil chaleureux, a toujours été désenchanté par celui qu’on pouvait lui réserver.

Comme disent les psychologues qui s’occupent des exilés devenus réfugiés : leur langue maternelle peut devenir un traumatisme : le familier peut être persécuteur.

 

Mais, que vient-il faire chez ces artistes ?

 

Si l’on songe à Marc-Aurèle, qui avait bâti en lui-même une citadelle inaccessible aux troubles des sentiments et des passions, ces mouvements irrationnels de l’âme contraires à la nature, Fabrice Beslot s’imagine que les citadelles intérieures de ces artistes prestigieux ont été édifiées pour trouver et conserver leur liberté, leurs mérites et leur sérieux à l’abri de tous mouvements irrationnels de jeunes artistes irrévérencieux. Une citadelle, un lieu où règnent l’apathie et l’ataraxie, pour parler comme les philosophes stoïciens, c’est-à-dire, où règnent la quiétude, l’indifférence aux affections sensibles, et la tranquillité de l’esprit. Une sérénité que rien ne doit venir troubler, pas même un Fabrikdelabeslot.

Alors, cette citadelle, il va la prendre, il va troubler la quiétude de ces artistes, il va leur demander l’asile et leur communiquer sa requête avec autant d’insistance qu’il en a mis pour entrer chez eux. Comme un suppliant, pour parler comme les grecs, comme un étranger, qu’il se croit être.

C’est dans le théâtre d’Eschyle, que l’étranger est précisément présenté comme un suppliant. Dans « Les Suppliantes », nous trouvons même une mise en garde : le Chœur prévient le Roi : Et toi, tout vénérable et sage que tu es, apprends d’une plus jeune que toi qu’en respectant un suppliant tu assures ta prospérité.

Une mise en garde qui vaut peut-être aussi pour ces artistes plus vieux et plus sages que lui.

 

Comme suppliant, il va leur présenter sa demande d’asile, en sachant que l’étranger, l’apatride ou l’exilé, peut représenter pour l’accueillant, soit une menace, soit une indifférence, comme il peut aussi susciter une responsabilité et une solidarité. Il va donc leur demander d’intégrer leur communauté en faisant valoir son nom et son talent. Mais avoir un nom et un talent suffisent-ils pour obtenir un asile ?

 

Les grecs avaient répondu oui. Comme bien souvent, ils avaient déjà pensé à tout. Pour eux, l’hôte, l’étranger, le suppliant donc, était protégé par les dieux. Les grecs avaient même réfléchi à la relation entre droit d’asile et immigration économique, puisque ce clivage existait déjà dans l’antiquité. Julia Kristeva (dans : Étrangers à nous-mêmes) a parlé de ces individus choisis, en raison de leurs mérites, ceux qui n’avaient pour seule identité que leur nom et leur talent, pour être proxène d’une ville. Qu’est qu’un Proxène ? C’était déjà un titre d'honneur décerné par une cité grecque à un étranger qui, dans sa patrie, avait soit rendu des services, soit avait un talent et des qualités remarquables. Accueillir un tel homme s’appelle aujourd’hui immigration économique ou choisie. Le proxène pouvait être aussi un notable qui dans une ville grecque avait la charge d'aider et de protéger les ressortissants d'une cité étrangère dont il était mandataire, il s'occupait donc des intérêts des étrangers, à la manière des agents consulaires d’aujourd’hui.

 

Fabrice Beslot, veut-il devenir un proxène dans la patrie des artistes ? Un proxène qui pourra prétendre obtenir une considération et une identité grâce à son nom et à son talent ? Non ! cela ne l’intéresse pas. D’abord parce que cette patrie n’existe pas, c’est lui seul qui l’a créée (c’est son u-topos) et sa demande d’asile est fictive. Ensuite, s’introduire dans un lieu qui possède suffisamment de lisibilité lui suffit pour obtenir le premier effet attendu : espérer avoir un peu érodé la propriété de ces artistes, qui n’est pas aussi imprenable qu’il pouvait le penser. Et enfin, et surtout, se faire entendre : par cette introduction, il veut pouvoir annoncer en fanfare la polyphonie énonciative et pamphlétaire de son travail. Et se faire entendre en usant aussi du droit, d’abord en usant de la demande d’asile, puis en usant d’un document insolite mais joyeux, l’envoi d’un acte juridique : une fois son forfait accompli, il fait parvenir en effet aux directeurs des lieux et aux artistes élus un document solennel, l’acte de propriété de son intervention.

En réalité, Fabrice Beslot s’aventure sur le terrain du langage déréglé. Associée aux expressions du droit, cette langue étrange, pourrait s’appeler le fabrikdelabeslot. Toute cette stratégie est mise au service de l’énonciation de cette langue. Il pense que s’introduire de force chez les artistes lui procurera l’avantage d’être pris en défaut, c’est-à-dire de se mettre dans une mauvaise position et dans une désagréable situation, parce qu’il lui est nécessaire d’être dans cet état pour proférer cette langue, qui ne fait pas référence au registre de l’éloquence. Il lui est nécessaire de se trouver là où il sera embarrassé, y compris dans la posture de l’étranger, de l’apatride, pour faire émerger cette langue fourchée.

Nous pourrions dire que pour siffler son chant déréglé, il doit s’installer dans le nid d’un autre oiseau, plus prestigieux que lui.

Et dans la situation de cet oiseau, installé dans le nid d’un autre, il ne peut que chanter faux, le langage ne peut que dériver, il ne peut que prononcer, clamer et chanter une langue impropre. Une langue impropre, mais pas une langue imprécise. C’est ce qu’il revendique. Pour lui, toute langue incorrecte est un outil fiable. Si le XVIème siècle proposait aux français le choix entre deux langues, celle de Rabelais et celle de Jacques Amyot, aujourd’hui ce choix n’existe plus. Une forme correcte et précise de notre langue a été reconnue et acceptée : celle du traducteur de Plutarque. La langue d’un traducteur a donc gagné ! C’est cette victoire que Fabrice Beslot veut moquer.

 

S’introduire de force chez ces artistes, plus âgés et plus prestigieux que lui, et n’avoir de contact qu’avec les hommes de la sécurité, les gardiens, est le signe que le dédain caractérise ce monde-là, cette patrie-là. Il lui arrive même de penser que leur silence est méprisant : ils ne répondent même pas à ses lettres, alors qu’ils devraient partager les élans novateurs des jeunes artistes. Il se dit que les jeunes artistes ont raison de se retourner quelquefois contre leurs pères.

N’oublions pas qu’il se revendique pamphlet vivant, vivant chez les autres, artiste sans compassion, hurlant à tue-tête au cœur de l'art. Ce qui donne à ses interventions une oscillation, un tourbillonnement. Il a décidé une fois pour toute que la puissance et l'efficacité de son travail, tel qu'il le définit, seront proportionnelles à son bruit. C'est donc sans complexe qu'il s'introduit chez les autres artistes pour leur faire entendre une autre musique. En caviardant leurs textes, en les chantant, il veut leur dire simplement qu’il y a un z’on dans leurs mots et un z’on dans les murs de leurs mézons, comme il le proclame dans une de ses performances.

 

Le vrai motif d’estimer Fabrice Beslot est de goûter le bon usage qu’il fait de sa liberté, et, pour lui, elle n’est pas négociable.

N’oublions pas que le coucou pond ses œufs dans le nid d’un autre oiseau pour assurer la survie de son espèce.

 

 

Alain Marchand, octobre 2016.

Conférence prononcée au Musée de Gap, le 15 octobre 2016.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Coédition : Musée Muséum départemental des Hautes-Alpes à Gap, ÉSAD •Grenoble •Valence & Fage éditions, Lyon

 

texte : Alain Marchand,

traduction : Céline Cornillon

 

les points de ventes :

 

• Fage éditions, 3 rue Camille Jordan / 53 rue des Tables claudiennes, 69001 Lyon 04 72 07 70 98 - www.fage-editions.com

• librairie-boutique du Musée Muséum départemental, 6 Avenue Maréchal Foch, 05000 Gap

• Souffle continu, 20-22 rue Gerbier - 75011 Paris, 01 40 24 17 21 - www.soufflecontinu.com

• La librairie, 5 rue du Sommerard, 75005 Paris - 09 50 91 55 33

• Le Bal des ardents, 17 rue Neuve, 69001 Lyon - 04 72 98 83 36

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